Dix-sept mille. C’est le nombre de femmes et de jeunes filles, parmi lesquelles des mineures, dont les images intimes étaient vendues sur NudeLeaksTeens, une plateforme que la justice française vient de mettre hors ligne. Deux frères de 21 et 25 ans ont été interpellés dans le nord du pays. Une bonne nouvelle, évidemment. Mais pour les victimes, la fermeture d’un site ne règle pas tout : les fichiers ont pu être copiés, revendus, republiés ailleurs. La vraie question, c’est donc celle-ci : quand on découvre que ses photos circulent, on fait quoi, concrètement ?
Un réseau démantelé, mais des victimes qui restent exposées
Ce que l’on sait de l’affaire
Selon la procureure de Paris, Laure Beccuau, les deux suspects administraient plusieurs sites d’un même réseau, qui commercialisaient des lots d’images obtenues par le piratage de comptes sur les réseaux sociaux ou issues de vengeances d’ex-partenaires. Le paiement se faisait en cryptomonnaies, et les enquêteurs ont saisi l’équivalent d’environ 700 000 euros d’actifs numériques. L’enquête, conduite par la section cyber du parquet de Paris et l’Unité nationale cyber de la gendarmerie, a bénéficié du concours des autorités américaines.
Les frères sont poursuivis notamment pour détention et diffusion en bande organisée d’images pédopornographiques, blanchiment en bande organisée et fourniture d’une plateforme en ligne à des fins illicites. Des chefs d’accusation lourds, à la hauteur de ce qui était reproché.
Pourquoi ce site était particulièrement dangereux
Ce qui rendait NudeLeaksTeens plus toxique encore qu’un site de revenge porn « classique » ? Les victimes y étaient identifiées par leur vrai nom, avec leur âge, leur ville, parfois leur métier. Des membres étaient même récompensés pour fournir ces informations. Autrement dit, une photo n’était plus seulement une image volée : elle devenait une porte d’entrée vers la personne elle-même. Harcèlement, menaces, chantage… Le risque sortait de l’écran pour entrer dans la vraie vie.
Et c’est bien là le cœur du problème. Une victime peut avoir changé de numéro, supprimé ses comptes, déménagé — si son nom reste associé à ses images quelque part, la menace persiste.
Vous êtes concernée ? Les premiers réflexes à adopter
On ne va pas se mentir : découvrir ses photos intimes en ligne, c’est un choc. La tentation est grande de tout effacer, de bloquer tout le monde, de faire comme si rien n’existait. Mauvaise idée. Avant toute chose, il faut se constituer un dossier.
Garder des preuves avant de faire supprimer quoi que ce soit
Faites des captures d’écran sur lesquelles apparaissent l’adresse de la page, la date et, si possible, le pseudo de la personne qui a publié. Notez les liens exacts. Conservez les messages reçus, même (surtout) les plus menaçants. Ça paraît contre-intuitif, mais une fois le contenu retiré, il devient beaucoup plus difficile de prouver qu’il a existé. Pour aller plus loin, un commissaire de justice peut dresser un constat sur Internet, qui aura une vraie valeur devant un tribunal.
Signaler et porter plainte
Dans le cas précis de NudeLeaksTeens, la gendarmerie a ouvert une adresse dédiée aux victimes, françaises comme étrangères : victimesNLT@gendarmerie.interieur.gouv.fr. N’hésitez pas à l’utiliser, même si vous n’êtes pas certaine que vos images y figuraient.
Plus largement, tout contenu illicite peut être signalé sur Pharos, la plateforme officielle de signalement en ligne du ministère de l’Intérieur. Et une plainte peut être déposée en commissariat ou en gendarmerie : les agents n’ont pas le droit de la refuser. Le dispositif national d’aide aux victimes Cybermalveillance.gouv.fr détaille d’ailleurs les démarches pas à pas et oriente vers les bons interlocuteurs selon la situation.
Ne jamais payer un maître chanteur
C’est peut-être le conseil le plus important. Si quelqu’un vous réclame de l’argent en échange de la non-publication de vos photos — on parle de sextorsion —, ne payez pas. Jamais. Payer ne garantit rien, et dans l’immense majorité des cas, la personne revient à la charge avec une nouvelle exigence. Coupez le contact, gardez les échanges, et signalez.
Faire disparaître les images : les outils que peu de gens connaissent
C’est l’information qui manque souvent dans ce genre d’affaires. Il existe des outils gratuits, conçus précisément pour empêcher la réapparition d’images intimes sur les grandes plateformes.
StopNCII pour les adultes
Le service StopNCII.org, géré par une association britannique d’aide aux victimes, permet de générer une « empreinte numérique » de vos photos directement sur votre téléphone ou votre ordinateur. Point crucial : l’image elle-même n’est jamais envoyée. Seule cette empreinte est transmise aux plateformes partenaires — parmi lesquelles Facebook, Instagram ou TikTok —, qui bloquent ensuite automatiquement toute tentative de publication d’un fichier identique. Le service est réservé aux personnes majeures.
Take It Down pour les mineurs
Pour les images prises avant 18 ans, l’outil équivalent s’appelle Take It Down, proposé par le National Center for Missing and Exploited Children américain. Le principe est le même, et il fonctionne aussi pour les jeunes Français. Les parents peuvent accompagner la démarche.
Le déréférencement sur Google
Moins connu encore : Google met à disposition un formulaire pour demander la suppression, dans ses résultats de recherche, d’images intimes publiées sans consentement. L’image ne disparaît pas du site qui l’héberge, mais elle devient nettement plus difficile à trouver, notamment quand on tape votre nom. Vu le fonctionnement de NudeLeaksTeens, c’est loin d’être un détail.
Ce que dit la loi française
Le revenge porn n’est plus une zone grise depuis 2016. L’article 226-2-1 du Code pénal punit de deux ans d’emprisonnement et 60 000 euros d’amende le fait de diffuser, sans l’accord de la personne, une image à caractère sexuel la concernant. Et ce, même si la victime avait consenti à la prise de la photo ou l’avait elle-même envoyée. Le consentement à l’envoi ne vaut pas consentement à la diffusion : c’est noir sur blanc.
Lorsque la victime est mineure, on change de catégorie. Les faits relèvent alors de la pédocriminalité, avec des peines qui peuvent atteindre dix ans de prison et 500 000 euros d’amende quand ils sont commis en bande organisée — précisément ce qui est reproché aux deux frères.
Parents, ados : le 3018 en première ligne
Pour les moins de 18 ans victimes de harcèlement ou de diffusion d’images en ligne, le 3018 est le numéro à retenir. Gratuit, anonyme, accessible par téléphone, tchat ou via une application, il est géré par l’association e-Enfance. Ses équipes disposent d’un statut de signaleur de confiance auprès des réseaux sociaux, ce qui permet d’obtenir des suppressions beaucoup plus rapidement qu’un simple signalement individuel. Un levier précieux, encore trop méconnu des familles.
Protéger ses comptes pour limiter le risque
Une partie des images vendues provenait de comptes piratés. Ce n’est pas une fatalité. Activer la double authentification sur ses réseaux sociaux et sa messagerie, utiliser un mot de passe différent pour chaque service, vérifier quels appareils sont connectés à son compte : ces gestes prennent dix minutes et ferment déjà beaucoup de portes. Pensez aussi à la synchronisation automatique de vos photos dans le cloud — et aux vieux comptes oubliés, souvent les plus mal protégés.
Soyons clairs : la responsabilité incombe toujours à ceux qui volent et diffusent, jamais à la victime. Mais compliquer la tâche des pirates reste le meilleur moyen de ne pas finir dans leurs fichiers.
FAQ
Oui. L’adresse victimesNLT@gendarmerie.interieur.gouv.fr est ouverte à toute personne pensant être concernée. Les enquêteurs disposent des données saisies et pourront vous renseigner.
Non. La loi française protège la victime même lorsqu’elle a volontairement partagé les images avec quelqu’un. Seule la diffusion sans votre accord est punie.
Non. L’outil calcule une empreinte numérique directement sur votre appareil. Les photos ne quittent jamais votre téléphone ou votre ordinateur.
Appelez le 3018, conservez les preuves sans les partager, utilisez Take It Down pour bloquer la circulation des images, puis déposez plainte. Évitez de culpabiliser votre enfant : c’est lui la victime.
Surtout pas. Le paiement encourage le chantage sans jamais garantir la suppression. Gardez les messages, coupez le contact et signalez les faits aux autorités.




